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Deux témoins célèbres Irlandais

Dernière mise à jour : 18 mai 2023

Maud Gonne, femme politique, « Jeanne d’Arc irlandaise » et William Yeats, prix Nobel de littérature


« Essai » sur un « pèlerinage » à Mirebeau de William Yeats.

Maud Gonne (1866-1953)

« Le lundi 11 mai [1914], Madame Gonne, M. Everard Feilding et moi-même arrivions à Mirebeau, près de Poitiers. Feilding y venait, muni de la mission ecclésiastique appropriée, pour enquêter sur un miracle : certaines chromographies[ ] du Sacré-Cœur s'étaient mises à saigner, tandis que des voix spirituelles s’étaient manifestées à un certain Abbé Vachère.


Feilding s’en alla trouver ce prêtre, en nous laissant, Madame Gonne et moi, à l'Hôtel de France, petite auberge de campagne propre et ancienne, avec une grande cour derrière dont l’extrémité était ombragée par un grand arbre.


En face de l'auberge il y a la place du marché de la ville, bordée de maisons dont une ou deux ont l'air très vieilles, toutes propres et sans prétention. Habitué aux villes anglaises avec leurs vilaines briques jaunes autour de leurs gares, où on se fraie un chemin parmi quelques vieux bâtiments qui subsistent, et partout, portiers et devantures de magasins évoquant une vie machinale et la lutte du commerçant contre le commerçant, j'avais une impression de calme et de loisir.


A l'exception d'une ou deux rues partant de la place du marché, toutes les rues sont très étroites et conservent leur allure médiévale, même si les maisons qui les bordent, conservant çà et là leurs vieux murs, ont peut-être pris leur forme actuelle au XVIIIe siècle. À certains endroits, les murs de la cité subsistaient encore. Cependant la ville était manifestement anticléricale, car elle avait donné à certaines de ses rues des noms tels que « rue Emile Zola », « rue Gambetta ».


Madame Gonne avait cependant remarqué une boutique avec des robes blanches, que les petites filles portent à leur première communion, accrochées à la vitrine. En attendant Feilding qui entretenait évidemment une longue conversation, Madame Gonne et moi sommes allés vers cette boutique, mais je n'y suis pas entré. Elle acheta des épingles à cheveux au propriétaire, mais quand elle lui parla du miracle, il prit un air supérieur pour lui dire qu'il n'avait rien vu, et qu'il y avait une belle Vierge du XVe siècle dans l'église Saint-André que de nombreuses personnes avaient visitée. Son attitude était sans doute l'attitude officielle de l'Église, n'encourageant jamais un miracle tant que celui-ci n'a pas conquis le peuple.[ ] Le curé [de Mirebeau] peut être lui-même quelque peu indigné d’un tel mystère, aussi troublant qu’incontrôlable.

La patronne de l'Hôtel de France en était pourtant une croyante. Elle avait vu l’Image et nous dit qu’aucune personne l’ayant vue ne pouvait s'empêcher de croire ; et elle ne comprenait pas pourquoi tant de monde était contre l'abbé Vachère… car, n'était-ce pas une belle chose pour la ville ? Et il construisait un grand calvaire sur une colline : cela n'amènerait-il pas beaucoup de monde ?


Son mari, un homme corpulent d'une cinquantaine d'années qui avait été cuisinier à Paris, se joignit à elle et dit qu'il pensait que les autres prêtres étaient jaloux de l'abbé Vachère, parce qu’il était d’une bien meilleure trempe qu'eux (d’une « essence supérieure »). Il avait voyagé et avait été professeur ; il avait guéri beaucoup de gens par sa connaissance des herbes, et il était depuis longtemps dans le pays, possédant le respect de tout le monde…

Un instant plus tard, M. Feilding revint en nous disant qu'il aurait pu nous emmener avec lui, qu’il n'y avait pas eu besoin de diplomatie : que l'abbé avait été très content de le voir et qu’il avait remis un voyage en Belgique en apprenant que nous venions. Il nous conduisit à travers des rues étroites jusqu'à la maison de l'abbé, à la périphérie du village.


Un mur borde la rue. A l'intérieur, il y avait un long couloir longeant ce mur, et ce passage était couvert d'images religieuses difficiles à voir dans la pénombre. Mais j'ai remarqué parmi elles une série d'estampes représentant une conversion religieuse. Il avait lui-même ouvert la porte en nous disant « Bienvenue dans la maison de Dieu ». Il nous fit entrer dans son bureau – la pièce était pleine de tableaux religieux : ici et là, parmi eux, quelques tableaux profanes, un paysage de van D[ame] entre autres. Un dessin religieux couvrait le plafond, peint par lui-même et donnant la preuve de son habileté. Sur un chevalet se trouvait une copie d'un tableau italien que lui avait offert une religieuse en remerciement d'une guérison miraculeuse. Il y avait un portrait finement peint d'un pape qu'il attribuait à David et qui lui avait été donné par une dame de la cour de Napoléon III.


En face de l'endroit où nous entrions, une porte vitrée ouvrait sur son jardin plein de fleurs et de buis taillés aux formes étranges, et parmi les buissons se trouvaient des statues religieuses. Il y avait un poulailler contre le mur du porche, des pigeons volaient, un petit ruisseau murmurait au milieu.


C'était un prêtre sorti d'un livre, un visage intelligent et cordial, ne suggérant ni le saint ni le médium, mais un homme sage dans ce monde, un bon compagnon, un ami charitable - le prêtre dînant tous les dimanches soir avec la marquise de Cinq Cygne.[ ] A cet homme-là, je ne saurais associer ni un véritable miracle, ni une de ces étranges fraudes, œuvre du somnambule qui se cache en chacun de nous…


Mais bientôt l'impression changea. Le soir approchait et il nous dit que nous ne devions pas tarder si nous voulions voir l'image miraculeuse… « Et vous avez parcouru un long chemin pour la voir, » ajouta-t-il.


« Cela vaut la peine de venir de loin pour voir une telle chose », dit Mme Gonne. « C'est vrai », répondit-il.


Nous suivîmes une route boueuse pendant environ un demi-mile, et c'est alors que j'eus une impression nouvelle. Chaque fois que l'abbé Vachère s'intéressait à ce qu'il disait, il s'immobilisait. Nous restions quatre ou cinq minutes sur la route, puis il repartait en marchant très vite. Il était tout entier pris par son sujet. Quoique je lise le français je peux très peu le suivre quand on le parle, mais Madame Gonne interprétait de temps en temps.


Il me dit ainsi que là[ ] où il s’était rendu en 1906, il avait reçu d'une personne sérieuse, charitable, onze chromographies du Sacré-Cœur, et qu’il en plaça une sur l'autel de sa chapelle privée. Le 8 septembre 1911, à 6 h 30 du matin, alors qu'il s'apprêtait à dire la messe, il y remarqua trois taches sombres sur le front ; plus tard dans la journée, elles devinrent des gouttes de sang. Le tableau continua à saigner jusqu'au 15 octobre, des plaies s'ouvrant au cœur et sur les mains, une couronne d'épines se montrant en sang sur la tête.


« Le premier de mes amis à le voir était un prêtre [revenant] de Lourdes. C'est mon serviteur, un garçon de quatorze ans, qui a vu apparaître la couronne d'épines et m'en a parlé quand je rentrais d'une promenade. Peu à peu la rumeur s'en répandit, et bientôt ma maison n'était plus la mienne, tant les gens venaient la voir. Un jour avant la messe — la chapelle étant déjà pleine — il y eut tant de monde dans la rue qu'il fallut porter le tableau en plein air — car les gens avaient menacé de défoncer la porte s'ils n'étaient pas autorisés à la voir.


« Quelques jours après avoir vu le sang pour la première fois, j'avais écrit à deux prêtres (vicaires capitulaires) de la cathédrale de Poitiers, sans recevoir de réponse. Mais ensuite j'écrivis à l'évêque nouvellement nommé qui me dit d'apporter le tableau au collège ecclésiastique (Grand Séminaire) de Poitiers pour y être examiné. Au bout de quelque mois, il m'a été rendu, mais on m'a dit de ne le montrer à personne. Je l'ai accroché dans ma chambre : le sang coulait encore. M'en défaire avait été me séparer d'un grand ami, c'était pour moi la chose la plus chère au monde… On l'a envoyé chercher à nouveau, il est maintenant à Poitiers. »


Feilding lui a dit qu'il n'était pas là, qu'il avait été emmené à Rome.[ ]


Entre-temps, une voix du tabernacle lui avait dit de construire un calvaire sur une colline voisine, et il avait accroché un autre chromographie dans une petite maison où les maçons gardaient leurs outils. Un jour, des maçons vinrent lui dire que ce chromo avait lui-aussi commencé à saigner. C'était l'image que nous étions sur le point de voir…


J'avais déjà remarqué les trois croix se découpant sur le ciel et j'avais été intrigué par la pose pittoresque de ce que j'avais imaginé être un groupe de paysans debout parmi eux. Nous étions maintenant assez proches pour constater qu'il s'agissait de figures en fonte grandeur nature de la Vierge, de Saint Jean et de Sainte Véronique, des soldats romains sous les croix, et de deux anges un peu plus loin, un de chaque côté.


Nous avons gravi la petite colline à travers un champ labouré qui rendit nos bottes très boueuses. J'avais renoncé à suivre la conversation et je m'apercevais que je pouvais voir au loin le plat pays qui avait une sorte de beauté éthérée, produite par les peupliers mêlés aux arbres d'un vert plus clair, et par l'absence de bois. Les branches étaient partout minces, il n'y avait pas de masses de feuillage, on voyait toujours le sol vert entre les arbres ou à travers les branches. Cela donnait la même impression de paix que l'on retrouve au fond d'une peinture italienne du XIVe siècle, bien que le paysage soit d'un type différent...


La voix avait dit à l'abbé Vachère que cette colline était un symbole du monde, et que la croix principale devait se trouver exactement à l'emplacement d'un ancien moulin. Une meule était encore à proximité, parce que c’était le Christ, le champ de blé pour le salut du monde. Plus tard, il y construirait une Basilique avec trente-trois coupoles, à cause des trente-trois ans de la vie du Christ… Elle coûterait des millions de francs, mais la foi trouvera les millions. Il avait commencé à construire le chemin de croix, et après avoir fait le calvaire, avec, à côté, la mise au tombeau, il édifiait maintenant, à environ deux cents mètres, la quatrième station -une porte de la ville où manquaient encore les personnages, la voix décidant de l'ordre des constructions.


Dans le tombeau se trouve une effigie en fonte du Christ mort et de la Vierge inclinée vers lui. Il y a des marques rouges sur le visage du Christ— et sur le visage de la Vierge des larmes miraculeuses de sang. Lors des dernières manœuvres, nous a-t-il dit, 3000 soldats étaient venus et l’avaient menacé, s'il n'ouvrait pas, de défoncer la petite grille de fer. L'officier responsable promit qu'il n'y aurait pas d'irrévérence s'il l’ouvrait, et l'un après l'autre, les soldats avaient embrassé le Christ mort, certains d'entre eux en ayant bu le sang.


Près du Calvaire, sur un côté du sommet plat de la colline, se trouvait un chargement de grosses pierres taillées pour la construction. Elles étaient destinées à être employées pour fabriquer la quatrième station, mais les charretiers s’étaient mis à blasphémer et l'abbé, qui se trouvait dans la petite pièce où se trouve le tableau, entendit une voix lui dire : « S'ils continuent, je vais les frapper. » Il se précipita vers la charrette et constata qu'ils n'avaient pas été punis mais qu’ils ne pouvaient pas aller plus loin ; six chevaux avaient traîné la charge vers le haut de la colline, et maintenant, sur le terrain plat, huit ne pouvaient plus la déplacer d'un pouce.


Un peu au-delà du tas de pierres, nous arrivâmes à une longue chaumière basse, et sur le mur blanchi à la chaux d'une pièce où se trouvaient des seaux utilisés par les ouvriers, un chromo du Sacré-Cœur était accroché, fixé par six punaises rouillées. Devant, il y avait des fleurs artificielles et une branche d'aubépine fraîche.


Le visage de l’image avait versé du sang et certaines des gouttes de sang étaient encore fraîches. L'abbé prit nos mouchoirs et les fit toucher au sang. (Feilding a emporté le mien pour analyse.) S'arrêtant deux fois pour tuer un mille-pattes sur le mur, l’abbé nous raconta qu'un médecin de l'Institut Pasteur était passé par là, qu'un autre médecin avait analysé le sang, et que ce matin à peine, il avait donné un morceau de linge qui pendait sous l'image à un prêtre de Belgique. Généralement, là où le mouchoir avait touché l'image, il restait une tache claire où l'on pouvait voir la surface brillante du chromo. Nous avons attendu plusieurs minutes, mais aucunes nouvelles gouttes ne se formèrent là où les anciennes se trouvaient.


Nous dînâmes ce soir-là dans une longue pièce nue, ouverte sur la cour de l'auberge. Nous étions tous très perplexes. Nous sentions tous que nous n'avions rien vu qui nous ait permis d’en tirer une conclusion. Feilding pensait que la seule chose convaincante serait la formation de gouttes devant nos yeux, ou que, l'image ayant été scellée sous verre par l'évêque, le miracle se serait poursuit.


Feilding et moi avons discuté les théories sceptiques. Il était difficile de croire qu'un homme qui avait eu le respect de ses voisins pendant vingt ans, et qui avait la simplicité et la patience de faire de la broderie [d’art religieux] avec de petits points minutieux, qui avait été satisfait de son jardin et de ses prières pendant de nombreuses années, devait tout à coup faire un faux miracle, mettre du sang sur un chromo avec un pinceau, et cela, peut-être, tout en fixant des yeux la porte.


J'ai parlé de l'escroquerie somnambulique des médiums, de la jonglerie qui trompait l'homme éveillé. Feilding avait personnellement enquêté sur de tels cas. Nous en sommes passés aux cas où un rêve de la personne inconsciente semble avoir eu sous son contrôle le pouvoir de déplacement d'objets sans contact avec elle, et de matérialisation d’images de son esprit.


Madame Gonne cependant, bien que douteuse sur le fait comme nous l’étions, et aussi anxieuse d'une preuve supplémentaire, partant de l’hypothèse que les choses étaient ce qu'elles semblaient, devenait de plus en plus dévote.


Le lendemain matin à sept heures, nous avons assisté à la messe dans la chapelle privée de l'abbé Vachère. Autour de la chapelle étaient accrochées vingt-trois lampes de cuivre assez élaborées, œuvre, nous l'avons appris plus tard, du serviteur de l'abbé et de son frère. Elles ont été conçues par l'abbé, et seront trente-trois, selon les années de la vie du Christ. Les murs et le plafond avaient été peints par l'abbé avec des images religieuses, et sur les murs pendaient de nombreuses boîtes de reliques - il a dû en collectionner toute sa vie. Sous l'autel principal se trouvait la statue de cire grandeur nature d'un martyr, dont la tête entière se trouvait quelque part dans un reliquaire. Cet autel avait son propre miracle énorme, car ici le plafond[ ] avait plusieurs fois laissé tomber des gouttes de sang à l'élévation, formant une mare sur l'autel.


Parce que sur cet autel reposent toujours trois hosties tachées de sang qu'il a été chargé de garder, l'abbé a célèbre la messe à un petit autel près de la porte. Il y avait déjà là trois femmes dévotes, dont deux apparentées à l'abbé, et la messe commença. Nous nous sommes agenouillés sur les prie-Dieu, très durs sous nos genoux.


Jusque-là, je ne m'étais pas senti ému. Le miracle était pour moi un sujet d'investigation, mais à ce moment-là, j'ai réalisé sa place dans le drame spirituel. Déjà dans la petite maison sur la colline, j'avais ressenti la révérence que l'on ressent toujours en contemplant celle des autres, mais maintenant, je testais mes propres croyances à l’aune de l'intensité de la révérence de ceux qui m'entouraient. Moi aussi, j'avais ma conception de l'Homme Divin, et quelques jours auparavant, j'avais ébauché la trame d’un poème où je priais pour rencontrer quelque part face à face, sur un rivage ou sur une montagne, cette image divine de moi-même.


Comprendre ce que ce serait si le cœur de cette image vivait complètement dans mon cœur, et la poésie pleine d'instinct, pleine de tendresse pour toute la vie, qu'il me permettrait d'écrire… Et alors je me suis demandé ce que ce serait si sa tête s'éveillait dans ma tête ; mais là, ma compréhension devint moins claire, et mon attention s'égarait sur les paroles latines de la messe, pour revenir ensuite aux mains [de l’image ], en essayant vainement de découvrir leur signification spirituelle. Des pensées me venaient de la Kabbale et de Swedenborg qui a arrangé les cieux comme un homme vaste dont les anges et les âmes étaient les membres du corps. Je sais que je priais à ma manière, quoique peut-être l'abbé Vachère et les trois pieuses femmes n'auraient pas appelé cela prière.


A la fin de la messe, il nous montra les nappes blanches qui avaient recouvert l'autel où le sang était tombé. Une tache de sang lui paraissait avoir été miraculeusement façonnée comme un cœur, une autre à l'image du Christ vainquant Satan, mais il nous a semblé que c'était la Fantaisie[ ] qui y mettait un ornement spécial. Il nous amena ensuite à l'autel et nous montra avec une profonde révérence trois hosties imprégnées de sang, dont deux enfermées maintenant dans leur lunule. La troisième, la dernière, avait répandu tellement de sang qu'il avait coulé sur les marches de l'autel, et que cela avait continué après qu’il l’ait posée sur la pale, où le sang avait séché et collé à la pale, et la pale était restée collée à la nappe de l'autel.


Après avoir enlevé ses vêtements [liturgiques], il nous fit entrer dans son bureau et nous montra une série de photographies du tableau, qui se trouve maintenant à Rome,[ ] dans tous ses états, depuis les premières gouttes jusqu'à ce que le visage soit presque caché par le sang. Il regrettait peut-être que le miracle n'ait pas choisi une image d'une plus grande valeur artistique, car il était convaincu que l'expression du visage s'était miraculeusement améliorée. Il nous répéta plusieurs fois à quel point le visage s'était aminci, mais cela nous parut une illusion, le sang noir faisant pâlir le visage et masquant la douceur mécanique du modelage [des traits]. Il dit ensuite que la voix du tabernacle lui avait dit que les Allemands viendraient en premier [la voir], puis les Anglais, puis les autres nations du Nord. Des Allemands étaient déjà venus, et nous étions arrivés maintenant.


« Mais M. Yeats et moi sommes irlandais, » déclara Maud Gonne. Il répondit : « Mais c’est M. Feilding qui vous a amené. » Et il ajouta : « Je ne devrais pas ressembler à un étranger pour votre pays, car dans ma famille, il existe une légende selon laquelle nous descendons de Mary Stuart par les ducs de Loraine. »


M. Feilding parla d’une sainte femme belge__ , paralysée et ayant les stigmates, qu'il avait essayé de voir sans y arriver. L'abbé dit qu'il était allé la voir, qu'elle était venue en esprit dans sa chapelle et qu'elle avait tout vu aussi, vivement que si elle y avait été dans son corps. Il l'avait vue en extase dans sa petite chambre.


« Tous les vendredis, elle se lève de son lit, revit l'agonie de la Passion, et finit par tomber sur le sol de sa chambre, ses stigmates saignants. » Il ajouta : « Elle est la Victime pour Mirebeau, car Benedetta de Viterbe, décédée l'année dernière, était la Victime pour la France. »


Il nous a ensuite raconté comment le Christ est venu vers Benedetta, une religieuse bénédictine professeur de musique, en lui demandant si elle était disposée à devenir Victime. Il lui dit ce que cela signifiait, d’être prête à devenir Victime... Elle refusa. Le Christ dit : « J'en trouverai d'autres », et puis elle y consentit. Elle est devenue complètement paralysée, sauf sa tête et une main, et le resta pendant 47 ans. Il était allé la voir avec un certain Evêque ; quand il s'en allait, elle lui donna à baiser le crucifix qu'elle tenait depuis tant d'années dans sa main. Lorsqu’il le lui rendit, elle lui dit de le garder.


L'évêque lui dit : « Vous savez que je vous ai demandé ce crucifix à plusieurs reprises ; pourquoi l'avez-vous donné à ce prêtre étranger ? Elle répondit : « parce qu'il doit devenir victime lui-aussi. »


Nous avions décidé de lui demander de nous laisser revoir l’image [près du Calvaire], alors il nous donna la clé et nous laissa partir seuls. Il n'y avait pas de sang frais, les endroits où il avait touché nos mouchoirs étaient encore incolores.


A notre retour, il nous amena voir un autre exemplaire du même chromo qui pendait sur la cheminée d'une des trois femmes que nous avions vues à la messe. Il y avait plusieurs gouttes de sang. Le tableau était accroché dans sa maison du Mans, et les gouttes de sang étaient venues pendant que l'abbé Vachère, qui séjournait chez elle, lisait son bréviaire dans la chambre ; mais d'autres gouttes s'étaient formées après son départ.


Alors que nous partions, il nous dit : « J'ai eu un message pour M. Yeats, à quatre heures du matin, alors que j'étais en prière - Je prie tous les matins à quatre heures, car à cette heure-là, le Christ a reçu la pire insulte à la cour du Grand-Prêtre.


La voix me dit : « Il doit devenir apôtre : il doit mettre son intelligence au service du Sacré-Cœur. S'il ne le fait pas, notre Seigneur lui enlèvera son intelligence et le laissera à la merci de son cœur…» - et se tournant vers Maud Gonne, il dit : « J'ai un message pour vous aussi. Vous reviendrez ici. Vous resterez dans cette maison. »


Il y avait davantage ; il parla de la signification de la main [sur l’image], mais voilà l'essentiel.

Et juste au moment de se séparer, il me dit : « Apprenez un peu de français et revenez, car je suis trop vieux pour apprendre l'anglais et je veux vous parler. »

Quand nous l'avons quitté, j'ai soudain pensé qu'il avait dû me croire catholique jusqu'au bout et j'avais honte d’une déception accidentelle — mes amis avaient oublié de lui expliquer [que j’étais protestant].


Alors que nous nous éloignions, Feilding me dit : « Je me sens rebuté par l'explication orthodoxe »…


Je lui répondis : « L'image d'Adonis, à Alexandrie, a peut-être répandu du sang… »

[W. Yeats]


Quelques remarques.


En répondant à Feilding par l’évocation d’un mythe en guise de conclusion au « pèlerinage » de Mirebeau, Yeats choisit de laisser le débat ouvert. Déclarant insatisfaisante « l’explication orthodoxe », son interlocuteur fait de même. Quelle serait d’ailleurs l’explication orthodoxe que le mythe d’Adonis remettrait en cause ? Sans doute pas celle du miracle, car ce culte d’origine phénicienne et sumérienne (Adonis venant cependant de l’hébreux Adonaï : mon Seigneur), comportait, après la célébration dans les larmes de la mort d’un jeune dieu magnifique, la fête de sa miraculeuse résurrection quelques jours après. Faut-il y voir une préfiguration chrétienne ? C’est du moins une statue d’Adonis que l’empereur Hadrien avait installée à Bethléeem pour y éradiquer le culte chrétien. La croyance aux leçons antiques de l’éclectique Yeats rejoint donc la perplexité du critique anglais.


Au final, si Feilding, enquêteur plus froid et persévérant, revient de sa visite avec plus de questions que de réponses et continuera son enquête, Yeats en repart avec son propre monde psychique et imaginaire ; Maud Gonne, elle, y a rencontré le Christ.


L’abbé Vachère s’adresse à l’un et l’autre avec des paroles non dénuées de sens. La dernière partie de la vie de Yeats, ou il s’oppose à l’Eglise sur la question du divorce et se détourne de la religion, son mariage avec une jeune actrice dont l’écriture automatique deviendra l’objet d’un livre médiocre, et ses multiples aventures amoureuses, ressemblent effectivement à l’histoire d’un cœur à la dérive.


Maud Gonne, en France, est bientôt rejointe par la guerre, s’engageant avec sa fille Iseult dans le service volontaire des blessés du nord. Puis ses combats pour l’Irlande la mobilisent sur sa propre terre. Elle ne revint donc pas chez l’abbé Vachère bien que Yeats l’y ait encouragée et qu’elle en ait exprimé le désir. Mais son propre passé occulte et déviant est révolu et la page de Yeats sera également tournée : elle s’efforcera de garder les siens dans le champ de la morale catholique, rejoignant dans son engagement politique les racines chrétiennes de sa patrie.


L’image suivante de sa main, avec au bas le titre « Have Faith » (Ayez Foi), offerte à la famille Macdermot, est une synthèse de sa foi et de son patriotisme.

«L'image montre la Vierge Marie tenant l'enfant Jésus avec un serpent sous ses pieds et contient le texte "Ayez la foi".


Le trèfle fut employé par St Patrick évangélisant l’Irlande, pour illustrer le dogme de la Trinité, représenté par le triangle où se tient Marie portant son Fils qui bénit.

On distingue une main portant un trèfle sur son Cœur, représentant l’Irlande.

Les douze lys symbolisent les douze Apôtres auxquels fut confiée la Foi qui fut conservée dans toute sa pureté en Irlande, et les deux bougies, les deux grandes lumières de la foi irlandaise, Saint Patrick et Sainte Brigitte.


La banderole en bas comprend un texte en regard au crayon : "Notre Dame bénissant la foi de l'Irlande."



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